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Initiez-vous à l’Histoire de l’Art !

Le rendez-vous hebdomadaire de Thomas, professeur à l’atelier d’arts plastiques et conférencier.

???? Après 1848, apparaissent dans les salons londoniens des tableaux extraordinaires, en rupture totale avec le style convenu et mondain du temps, signés PRB.
Quelques temps plus tard est révélé la signification du sigle: Pre-Raphaelit-Brotherhood, Fraternité Préraphaélite, formé de 7 jeunes gens aux dons exceptionnels :  peintres, poètes, romanciers, décorateurs, designers.
Un vrai esprit de guilde d’inspiration médiévale, avec le serment de fidélité, les rituels et un culte de l’absolu de l’art et de la nature. Des guides « immortels » sont désignés dont  Raphaël, Botticelli, Shakespeare…et Jésus Christ !
Ils seront les prochains, bien sûr…Leur programme est l’unité des arts, la négation du progrès industriel, la libération sociale, le retour à la beauté sublime perdue depuis Raphaël (d’où leur nom). C’est un des premiers mouvements artistiques « programmatiques » de notre histoire, c’est-à-dire avec un projet global défini.

Ophélie, de John Everett Millais (1852)

Ni le public, ni l’Académie n’étaient prêt à accepter ce chef d’œuvre. L’hyperréalisme éblouissant du tableau contredit absolument le style brossé et flou romantique, et la crudité du sujet (pourtant shakespearien) les tableaux de chevaux, de chiens ou de batailles en vogue. Millais a planté son chevalet en plein air au bord d’une rivière et a peint son modèle, Elizabeth Siddal, dans une baignoire chauffée dans son atelier à Londres.
Théophile Gautier écrivit « C’est une poupée qui se noie dans une cuvette ».
Le célèbre critique Ruskin défendit l’œuvre pour sa vérité, prenant comme exemple l’exactitude quasi botanique de la végétation, de chaque sorte de fleurs d’eaux…. Toutes ces fleurs sont également symboliques, comme dans une tapisserie médiévale.
La jeune Ophélie est saisie au moment où elle se suicide de désespoir (son frère a été tué par Hamlet, qu’elle aime). Son regard est perdu,sa bouche entrouverte, elle fait un geste païen de prière, les mains écartées…Elle rend son corps à la nature, à l’eau, sacrifice cosmique ultime de l’amour…

Le modèle, Elizabeth Siddal, mourut d’une overdose de laudanum à 32 ans. Employée dans un magasin de chapeau, elle avait été découverte par hasard et devint la muse du groupe, puis l’épouse de Dante Gabriel Rossetti (1828-1882).

Beata Beatrix, de Dante Gabriel Rossetti (1870-1872, inachevé)

Le peintre représente son épouse Elizabeth au moment où elle rend l’âme. C’est un portrait posthume, elle est morte en 1862. Il est laissé volontairement inachevé, ce qui ajoute à la force évocatrice de l’image. Elizabeth incarne la divine Béatrice du Dante (un des prénoms du peintre également). Le poète de la divine Comédie et son guide, Virgile sont de part et d’autre au second plan. Une colombe apporte des coquelicots. Cette fleur est un symbole de mort, on en voyait un dans le bouquet lâché par Ophélie. La colombe du Saint Esprit est rouge sang, les coquelicots sont blancs…Couleurs de l’alchimie. L’inversion chromatique est typique de l’hermétisme symbolique de ces artistes. Ici aussi, c’est le moment de la mort qui est saisi, comme une transfiguration mystique. Sublimation, regret, culpabilité…tout y est.

Rossetti a déposé dans le cercueil d’Elizabeth ses propres poèmes…qu’il a fait exhumer 7 ans plus tard pour les publier !

Le Rocher du Destin, d’Edward Burne-Jones (1884-86)

L’artiste est un tard-venu de la fraternité PRB et certainement le plus célèbre par la beauté de son art.
Son style atteint la perfection du dessin linéaire (nommé outline) ultra précis. Il aime les couleurs douces,la richesse formelle décorative, le rendu des matières, les corps androgynes à la Michel-Ange en avant scène. Son hyperréalisme crée un effet onirique étrange…
Persée vole (il a ses ailettes aux chevilles), il porte son casque d’invisibilité et la tête de la méduse dans sa besace. Il découvre Andromède nue enchainée à son rocher. C’est l’instant de l’amour. La nudité sublime et l’armure qui semble de soie, l’air et l’eau, la chair et la pierre, tout se croise et s’oppose dans une harmonie sublime.

???? Ces artistes ont eu une vie pleine de bruit et de fureur…Edward Burne-Jones (1833-1898) a tenté 2 fois de se suicider avec sa femme, par noyade et empoisonnement…Dépression, folie, excès…
Par certains aspects, ils préfigurent les utopies d’aujourd’hui : ils portaient la barbe et les cheveux longs, se retiraient dans la nature pour vivre quasiment en ermite,  pratiquaient le jeûne et le végétarisme…l’amour libre… »Queer » ou « hippies », « punks » avant la lettre ?
Leur esthétique magnifique revient à la mode avec les films gothiques de Walt Disney, Tim Burton ou  la série Game of Thrones.