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Initiez-vous à l’Histoire de l’Art !

Le rendez-vous hebdomadaire de Thomas, professeur à l’atelier d’arts plastiques et conférencier. 

« Aujourd’hui, un artiste cher à mon esprit, le Grand Magritte ! Pour compenser l’annulation de la conférence… »

 
René Magritte (1898-1967) : Peintre belge, né à Lessines, mort à Bruxelles. D’origine pauvre, il a été marqué par le suicide de sa mère, l’occupation prussienne et a débuté comme peintre d’affiches. Il a épousé la fille d’un boucher de Charleroi, n’a pas eu d’enfant, n’a (pratiquement) jamais voyagé. Il a été lié puis a rompu avec le Surréalisme. Tout est dit…ou presque. Il a mené une vie d’une simplicité petit-bourgeois parfaite, portant melon, promenant son chien, peignant dans son salon bien rangé. Ou plutôt il a feint de vivre comme cela. Magritte est un sceptique-né, il ne croit pas dans les valeurs sociales, ni dans les idées, ni dans la réalité en général…Magritte feint d’être Magritte et tout est illusion.
 

La durée poignardée, (1939)

 
Ses professeurs à l’Académie lui disaient de peindre avec ses tripes. Absolument pas ! La peinture doit être lisse et froide, impersonnelle. Les images de Magritte sont soignées et neutres comme des illustrations de manuels scolaires. Le cadre est impeccablement figuré : un coin de salon, une cheminée, le parquet, l’horloge. Mais une locomotive traverse la cheminée. Deux réalités contradictoires coexistent !…absurde…
Le tableau devient un moyen pour détruire nos habitudes de vision. L’expérience de l’impossible libère l’esprit de ses chaînes apprises…et provoque le déclic de l’éveil à une autre dimension, magique…

Le Jockey perdu, (1948)

 
Ce petit jockey galopant droit devant lui réapparaît de loin en loin dans toute l’œuvre, comme un leitmotiv discret. J’y vois une sorte de symbole, celui d’une course obstinée et inutile. Il traverse tantôt une scène de théâtre, une forêt de quilles géantes et ici une plaine enneigée. Ces arbres étranges sont en même temps des feuilles, leurs branches des nervures : la partie devient le tout, la feuille, l’arbre. L’art de Magritte est plein de jeux de glissements, d’analogies, d’inversions….C’est un jeu combinatoire : on retrouve toujours les mêmes éléments, rideau rouge, grelots, chapeau melon, pomme, quilles, etc…Le décor immaculé ne correspond pas au cavalier, qui semble être un jouet. Le petit Jockey a perdu son chemin et il galope sans fin.. On pourrait dire qu’il ne sait pas que sa course est perdue d’avance. Dans cet univers, l’impossibilité précède tout…

La traversée difficile, (1963)

 
Ces images étranges sont parfois d’une ambiguïté discrète, parfois violentes comme ici. L’homme dont la tête est un globe oculaire est effrayant. Comme pour le feuille-arbre, c’est un jeu métaphorique : la fonction (le regard) a remplacé son support (la tête). La scène est dramatique mais semble vidée de sens. Tout est glacial : les vagues grises, le ciel métallique, le parapet, la quille géante blanche, le costume. Tout est parfaitement banal, rendu avec une grande précision. Observer du quai un navire qui fait naufrage est une image littéraire classique de la contemplation, la « delectatio », on la trouve chez Pline. Mais la monstruosité presque comique du personnage subvertie toute logique. Les références à la littérature, à la philosophie, à la peinture classique sont fréquentes chez Magritte. C’est un art qui réfléchit sur l’art…Les titres qui ne « collent » jamais à l’image vont dans ce sens, ils sont souvent trouvés par ses amis poètes.
 

Les mémoires d’un saint, (1939)

 
La réalité est une scène de théâtre et derrière le rideau de l’illusion… d’autres illusions. Le rideau n’est pas plus vrai que le ciel en trompe-l’œil qui est son envers.
C’est pourquoi ces éléments qui se répètent sont équivalents, ils n’ont pas grande importance en eux-mêmes. De plus, tout est peint avec la même application neutre. Ils sont là pour nous montrer la tromperie de l’esprit qui produit le mensonge comme l’air que l’on respire. En sortir est le but de l’art de Magritte qui est bien, au fond, une histoire de « vérité ». Pas comme idée, mais comme expérience esthétique, sinon à quoi bon la peinture ? Elle seule le peut. Si tout est illusion, la conscience ne dépend pas de son contenu, mais de l’éveil à cette vérité. Ce serait le secret…
 
???? André Breton voyait en lui un Surréaliste : le peintre des merveilles de l’inconscient, de la libre association des images et des mots. Magritte a tout de suite vu dans ce mouvement la volonté de reconstruire un arrière-monde romantique, simplement déplacé dans le domaine freudien….Un contenu sentimental, une valeur, un idéal…Quelle bêtise ! Il écrit à Breton en rompant avec lui : « Même si l’inconscient existait, ça ne serait pas le problème ! ».
Magritte est un peu notre Ulysse dans l’odyssée des avant-gardes du XXe siècle. Il déjoue par ses mille ruses (Ulysse en grec signifie « rusé ») les magiciennes et les monstres des idéologies des « ismes » : Futurisme, Surréalisme, etc…Pour son voyage de noce au début des années 30, il emmena Georgette à Venise. Il dit au retour « Aucun intérêt, inutile d’y aller : c’est comme sur les cartes postales, mais en moins bien ! » Humour belge…dévastateur !