Retour aux actualités

« L’Art en Couleurs » le jaune : l’éclat moderne

Thomas Lovy vous propose une série de chroniques sur l’Histoire de la Peinture.

« L’Art en Couleurs » est une invitation à voyager dans l’histoire de la Peinture par l’usage et le sens des couleurs…

 

Le jaune, l’éclat moderne

L’Antiquité aimait les habits jaunes, mais au Moyen Âge, elle est devenue la couleur des traîtres, du manteau de Judas, de la perruque des prostituées….la sinistre étoile jaune des nazis vient de là, et elle rappelle que les juifs sont censés venir d’Orient, du côté…. de l’étoile du matin.

Le jaune du soleil et des étoiles (jaune d’or) associé au bleu, marque en héraldique l’axe céleste, le rouge et le vert (feu matériel, vitalité) étant terrestres. C’est le feu d’en haut, la lumière pure.

Cliquez sur les titres pour visualiser les peintures.

 

Le Pardon ou Bretonnes dans la prairie, Émile Bernard, 1888.

Le tableau représente le Pardon, cérémonie traditionnelle catholique, de Pont-Aven du 16 septembre 1888. La perspective est donnée par la taille des personnages, répartis sur toute la surface, sur un fond uniforme jaune verdâtre.

Les bretonnes en costume ont des pauses un peu hiératiques, contrastant avec les femmes de la ville en robes et leurs petites filles. Ces dernières sont un peu ridicules. Les bretonnes semblent hors du temps et de l’espace.
Le  jaune supprime toute perspective, toute ligne d’horizon , tout repère. Il crée une quatrième dimension plane, qui irradie comme un fond d’or d’icône. Le contraste est saisissant, personne n’avait jamais osé une telle couleur.

En 1888, Émile Bernard a 20 ans. Il rejoint Gauguin à Pont-Aven et fait le voyage à pied de Paris. On l’a vu avec Barbizon voyager. Chercher un lieu de vie en marge est essentiel. Il faut réunir l’art et la vie.

Gauguin est fatigué, en cours d’inspiration. Il se sent vieux, il a besoin d’idées neuves. Il accueille à bras ouvert ce  jeune homme, idéaliste et mystique, plus cultivé que lui..

Gauguin aimait tellement ce tableau qu’il demanda à Bernard de le lui donner, et l’emmena à Arles ou Van Gogh en fit une copie à l’aquarelle. Sa ‘Vision après le sermon’ au fond vermillon utilise le même procédé.
Bernard est un si grand artiste qu’il me fait presque peur’ dira t’il !

La Bretagne, Gauguin et ses amis y cherchent une beauté authentique, loin de l’industrialisation urbaine.
Le contraire du ‘pittoresque’ folklorique qui y attire en masse  les peintres romantiques. Pont-Aven devient ‘un coin idiot pour aquarelliste anglais’ écrit Gauguin. Le peintre a beau s’habiller en costume traditionnel, c’est un déguisement de rapin. Ce qu’il cherche disparaît. Le regard touristique rattrape et dénature tout.

Qu’est ce qu’un tableau moderne ? Au fond, une peinture qui, avant d’être un paysage ou un portrait devient ‘une surface de couleurs dans un certains ordre assemblés’ comme écrivait Maurice Denis, un contemporain de nos peintres d’aujourd’hui. Ce renversement de valeur entre forme et sujet correspond au retour du jaune, boudé par les romantiques (bruns, verts, noirs) et les impressionnistes (gris colorés, ocres, verts…).

 

Le Christ jaune, Paul Gauguin, 1889

Le crucifix est celui de la chapelle de Trémalo à Pont-Aven, bois polychrome du XVIIIème siècle, placé dans un paysage. C’est la vue de l’atelier de Gauguin dans la pension Gloanec. Les bretonnes assises en costumes expriment une dévotion simple et sincère.

Les figures sont plates, le paysage est naïf, la couleur arbitraire, comme dans une estampe ou une image populaire..
Ce que Gauguin veut, c’est une synthèse.

Les scientifiques viennent de créer les premiers produits chimiques artificiels de synthèse et c’est un choc intellectuel !

On analyse la perception des couleurs. Elles sont un phénomène optique objectif. Seurat et les pointillistes inventent la première peinture où la théorie scientifique  « à priori » remplace la perception du motif.
Gauguin déteste le scientisme de Seurat, c’est un « art de pharmacien » pour lui. Trop facile.
L’art doit lui aussi être une synthèse, mais spirituelle et symbolique.

Gauguin note dans son journal : « Les couleurs n’existent pas dans la nature ».
La couleur de ce tableau, le jaune, est un choix arbitraire, mental, symbolique .Les arbres rouges, le champ vert renforcent l’éclat du jaune,qui est à la fois un jaune glorieux et maladif, double sens symbolique.

Les visages de bretonnes au premier plan du Sermon d’Émile Bernard ont un air de bouddhas japonais, celles du Christ Jaune à des reliefs d’Angkor. Ce sont  des citations, qui relient la  culture bretonne à toutes les autres.

La synthèse nouvelle doit être un langage formel universel, un art qui puise dans l’art sacré de toutes les traditions.. Gauguin et Bernard s’inspirent de l’art antique, de l’art médiéval, asiatique, de la tapisserie, des vitraux, etc…
Ce retour à l’art traditionnel, « sauvage » mais raffiné, hermétique, permet de déconstruire le regard distancé et poli de l’art classique.

Et bien sûr, ce Christ barbu ressemble à Gauguin, qui se peint en martyr de l’art moderne.

 


Champs de blé avec vue d’Arles, Vincent Van Gogh, 1888.

« Je sens la vie quand je travaille comme un possédé » écrivait Vincent Van Gogh, à son frère Théo en 1888.
Installé à Arles, il parcourt le pays en bleu de travail et chapeau de paille, et se laisse « aller à l’infini de l’ivresse » de la peinture.
Le « peintre ouvrier », comme il s’appelle, a trouvé son Japon en Provence, après avoir vécu l’enfer comme apprenti pasteur au milieu des mineurs du Borinage et  la bohème et l’alcool à Paris. A chaque fois, son caractère extrême a aboutit à l’échec, son excès de passion et d’amour à la haine et l’isolement.

Arles, c’est l’extase du travail sur le motif. Jamais son art n’a été aussi serein. Le jaune éblouissant des blés de l’été 1888 est un sommet. Hélas, son ombre l’attend. Il s’effondrera quelques mois plus tard la veille de Noël, le 23 décembre, avant un long internement à Saint-Rémy.

Vincent a composé dans plusieurs tableaux des champs allant jusqu’au premier plan, avec l’horizon très haut.
Le spectateur est comme plongé dans le jaune d’or des blés qui remplit les 4 cinquième de la surface. Toute la partie moissonnée est un pan abstrait strié de virgules noires et oranges. Les meules indiquent le travail fait, et le petit faucheur et sa femme qui lit, sont campés au milieu de la partie du haut. Le train qui passe, les maisons, les cheminées d’usine, l’église et les tours d’Arles sont comme l’aboutissement moderne de l’activité humaine.

Les verts, orange et noir subtils font vibrer avec douceur le jaune d’or, couleur également du ciel.
Cette œuvre exprime une harmonie cosmique, lumineuse entre l’homme et la nature, le travail et le rythme solaire, à la façon des Livres d’heures ou des estampes japonaises. Van Gogh écrit qu’il veut mettre dans chaque œuvre un petit personnage pour exprimer une action symbolique, une idée, à la façon des japonais.C’est son humanisme fondamental.

 

Le symbolisme moderne est né. La liberté de touche de l’Impressionnisme, qui maintenait l’équilibre entre motif et style, est dépassée.

L’art devient un langage autonome.

Cet art hermétique et si nouveau sera incompréhensible pour le grand public.  Gauguin a offert son Christ jaune au curé de Pont-Aven pour son église, qui l’a refusé croyant à une blague. Van Gogh passait pour un dément à Arles.

C’est le tragique paradoxe des avant-gardes: L’Art se donne pour mission de changer l’homme et la société, au moment où il cesse d’être compris !